sak ifé nout jordu ék nout demin

La Droite forte


Édito
Mardi 27 Novembre 2012

Le vote des militants de l’UMP, bien parti au départ puisque entraînant une forte mobilisation des troupes et une participation importante au scrutin du dimanche 18 novembre 2012, débouche finalement sur ce que l’on peut appeler justement un fiasco colossal, celui de la guerre des chefs, digne des guerres picrocholines chères au bon François Rabelais :


La Droite forte
François Fillon et Jean-François Copé, deux autres François (étymologie finalement assez réjouissante), s’étripent pour savoir lequel a remporté la victoire sans mesurer les dégâts réels qu’il occasionnent au sein de leur propre électorat. À ce jour, plus d’une semaine après le vote, ils continuent de s’entretuer publiquement sans comprendre qu’ils sont déjà politiquement morts et, avec eux, l’idée même d’unité du parti qu’ils souhaitaient incarner. Déjà, l’appel des troupes déboussolées au véritable « chef » retentit de toute part et couvre le bruit du champ de bataille : Sarko reviens ! Lequel se réjouit ouvertement du jeu de massacre et se garde bien de  soutenir qui que ce soit. Il n’a d’ailleurs pas participé au vote, ce qui en dit long sur son engagement. Voilà pour le théâtre visible des opérations. La comédie pourrait paraître amusante si elle ne dissimulait une dérive dangereuse qui se déroule, non au niveau des ambitions personnelles, mais des modèles politiques en jeu.
 
Derrière cette intrigue farcesque où un masque peut en remplacer un autre sans modifier gravement le déroulement général de la pièce, un autre combat, plus insidieux et plus menaçant pour la démocratie, se dessine et se noue. Il ne se passe pas entre des hommes mais entre des idées. La motion « Droite Forte », défendue par Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, jeunes loups trentenaires pressés de parvenir au sommet de l’appareil au plus vite, a recueilli 28 % des suffrages, devançant de plus de 6 % le motion de Laurent Wauquiez, arrivée seulement en seconde position. Cette « Droite Forte » qui se présente comme « décomplexée et sûre de ses valeurs » suit les orientations politiques et sociales de Patrick Buisson qui sont en rupture totale avec la ligne traditionnelle de l’UMP, gaullienne et libérale. On objectera qu’il faut prendre ce résultat avec prudence, vu les conditions dans lesquelles s’est déroule le vote des militants en ce dimanche noir. Les nombreuses contestations et les recomptages répétés des voix ne changent cependant pas grand-chose aux proportions générales touchant les divers courants. C’est d’abord la « Droite Forte » qui sort victorieuse du scrutin du 18 novembre.

Quelles en sont les orientations ? Trois principalement.
 
 

La Droite forte
- Le culte du chef : S’affirme d’emblée la fidélité absolue des troupes à celui qui est présenté comme le sauveur unique de la nation, Nicolas Sarkozy. Pas de critique ni de droit d’inventaire suite à son échec aux présidentielles. L’histoire de la droite commence avec « la révolution culturelle » proposée par Nicolas Sarkozy à partir de 2007. C’est lui qui aurait « rassemblé » les droites éparses et jusque là divisées ; c’est encore lui qui les aurait « réconciliées avec le peuple », loin de l’ « élitisme des intellectuels », coupés comme chacun le sait des « réalités de terrain ». Oubliant au passage que Jacques Chirac avait réuni le RPR, l’UDF et la Démocratie Libérale dans un même parti en 2002, la « Droite Forte » en tire la conséquence logique : inutile de l’embarrasser des vieilles cultures centristes, libérales, chrétiennes ou gaullistes qui ont fait le substrat de lUMP. L’histoire de France commence en 2007 avec arrivée d’un homme providentiel dont le retour est, semble-t-il,  programmé. Le « guide » est au départ comme père fondateur et à l’arrivée comme ultime recours.
 

La Droite forte
-Le populisme : Comment faire pour transformer un parti sans véritable unité idéologique en un grand parti populaire ? La tradition maurassienne point alors son nez. Commencer par récupérer ceux qui souffrent de la mondialisation, autrement dit prendre des électeurs sur une partie de la Gauche déçue par la politique socialiste libérale, mais aussi sur la Droite pure et dure en la dévalisant de ses idées les plus extrémistes. Il faut être populiste sans complexe et battre le « Front National » sur son propre terrain. Ainsi se trouve désignée explicitement comme prioritaire : « la reconquête des classes moyennes, des catégories populaires, de la France périurbaine et rurale qui souffre de déclassement social et identitaire et qui sont les grands perdants de la mondialisation. » On mettra en avant la Patrie refuge, la défense de la souveraineté, tout en soulignant paradoxalement les vertus protectrices de l’Europe et de l’Otan. Du point de vue économique, on valorisera le travail, on dénoncera l’assistanat, on exaltera les valeurs familiales. Cette fois, la référence devient clairement pétainiste : Travail, Famille, Patrie. 
 

La Droite forte
-La xénophobie : le tour de passe-passe le plus adroit consiste à inclure la question économique dans la question sociale et à réduire cette dernière à une question « identitaire ». Ce rapprochement était déjà en germe dans la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy avec le projet de Ministère de Identité Nationale. Il s’est trouvé réactivé durant la campagne présidentielle de 2012. On part d’un constat ancien mais sociologiquement juste : « plus les personnes sont affectées par la mondialisation, plus ils éprouvent un besoin d’enracinement et de frontières » (Patrick Buisson au Figaro, le 13/11/2012). L’originalité de la « Nouvelle Droite » est de le prendre pour argent comptant et de le décliner  sur un double registre conduisant à un modèle politique ouvertement xénophobe. Plus la crise est sensible économiquement et plus chacun voit dans l’étranger un danger économique et une menace culturelle. Que faire ?  Il faut, sans complexe, accompagner ce mouvement de rejet et ne pas hésiter à prôner l’ethnocentrisme, la « priorité nationale », la « préférence régionale », quitte à prendre le risque du chauvinisme, de la xénophobie et du racisme. L’intégration, l’insertion ou l’assimilation ne sont plus de mise ; seule l’exclusion mérite d’être retenue. Plus la crise est morale et plus le refuge vers quelque pré carré de valeurs idéales devient crucial. La  « Droite Forte » reprend cette thèse à son compte. La motion peut mêler alors sans souci de cohérence le patriotisme, la référence aux « valeurs chrétiennes de la France, la tradition laïque républicaine, la méfiance à l’égard de l’Islam envahissant.

Il est alors clair que cette motion, qui emporte largement la majorité, joue sur les inquiétudes réelles des Français et empiète désormais sur le territoire du Front National. Mis à part l’appel à l’Europe, les trois  thèmes défendus sont ceux qui nourrissent l’électorat traditionnel de ce dernier. C’est sans aucun doute dans cette victoire que réside la véritable leçon sociologique de cette élection ratée du 18 novembre 2012. L’UMP décomplexé est en train de se transformer insidieusement en un parti de droite « identitaire » de plus en plus éloigné des idéaux universalistes de ses fondateurs. 
 
 
 


Bernard Jolibert



      Partager Partager

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter


Dans la même rubrique :
< >

Samedi 18 Juillet 2015 - 06:31 La Région et le très haut débit