sak ifé nout jordu ék nout demin

Les racines de la censure


Courrier des Lecteurs
Lundi 21 Novembre 2011


L’interruption brutale de la pièce « AïA », donnée par le théâtre Talipot et des acteurs sud-africains, ordonnée par Ibrahim Patel, Président de la CCIR et « autorité organisatrice de la représentation », a déclenché une vive émotion, qui excède les cercles culturels et artistiques. Les motivations de cette intervention demeurent peu claires. Selon certaines sources, M. Patel aurait été choqué de voir sur scène un acteur faire mine de se dénuder. Selon le directeur de Talipot, M. Philippe Pelen-Baldini, le président de la Chambre de commerce n’aurait guère goûté la référence à l’origine africaine de la race humaine. Un thème qui, toujours selon M. Pelen, « dérange certains schémas de construction ».

Au-delà de la recherche des causes et des réactions « à chaud », cet incident appelle plusieurs commentaires. Il pose, avant toute chose, la question de la liberté des arts et des artistes. A ce sujet, il n’est pas inutile de rappeler, dans une époque qui tend à sacraliser l’esprit de propriété et l’exercice des prérogatives qui vont avec, que l’art, et singulièrement l’art du théâtre, ne peut s’accommoder du bon vouloir des mécènes. C’est-à-dire, en d’autres termes, que celui qui finance, facilite ou commande une œuvre ou sa représentation, doit pouvoir admettre que celle-ci ne soit pas à sa gloire, qu’elle égratigne sa sensibilité, voire qu’elle la contredise… La liberté artistique n’existe qu’à cette condition. Malheureusement, la réaction de M. Patel est loin de constituer un comportement isolé : elle s’inscrit dans un contexte de pression économique de plus en plus pressante sur l’exercice de la liberté d’expression en général.

Ainsi, dans un édito passé presque inaperçu, le rédacteur en chef de « Visu » dénonçait la politique de la Région Réunion, qui vise à asphyxier son média, coupable selon lui, de ne pas servir la soupe à l’UMP. « Témoignages » avait connu un sort identique en 2010, la nouvelle direction de la pyramide inversée privant le journal d’opposition de toute ressource publicitaire. Une mesure en contradiction avec la pratique pluraliste des mandatures précédentes, qui faisait bénéficier l’ensemble de la presse écrite de sa communication institutionnelle.
Ajoutons à cela qu'alors que de plus en plus d'acteurs économiques et politiques ne cessent d'appeler les décideurs à ouvrir l'île sur le nouveau monde et les pays émergents, dont l'Afrique du Sud, membre du G20 situé à 3h30 d'avion de nos côtes, ce comportement révèle la difficulté pour certaines de nos structures mentales, d'envisager l'ouverture aux cultures non-occidentales, non européennes, non françaises.

Une chape de silence s’abat donc, le plus discrètement du monde, sur l’expression des divergences et des différences dans notre pays, ainsi que sur son désir de connaissance des autres mondes. Pour étouffer, les institutions n’ont plus à agir, et encore moins à réprimer : il leur suffit de s’abstenir, de décommander ou d’interrompre ce qui leur déplaît. Et un examen, même superficiel, fait apparaître les fondements idéologiques de ce mécénat à géométrie variable.

Car enfin, on n’a jamais vu un individu influent ou une collectivité interdire l’un des innombrables spectacles colonialistes ou paternalistes tendance « doudou » qui s'éternisent sur les affiches et les scènes de notre île. Au contraire : l’une des principales promotrices du genre a été récemment bombardée députée, puis sénatrice. Peu de bonnes âmes s’émeuvent de la multiplication des divertissements sexistes, fondés sur le dénudement de la femme réunionnaise et la dégradation de son image.

Mais le dévoilement de cette part mal dite de l’identité réunionnaise, l’évocation, verbale et physique de l’Afrique, aura semble-t-il suffi, en quelques minutes,  à enclencher les réflexes de la censure contemporaine. Cet épisode révélateur, qui s’ajoute aux scandales de la stigmatisation des kafs par un rapport de l’IRT, à l’attaque scatologique contre le créole « KK » par l’UMP, témoigne d’une véritable offensive des forces du passé dans le domaine culturel, appuyée par une restriction de la liberté d’expression. Plus que jamais apparaît la nécessité de donner un coup d’arrêt  à cette politique de mépris colonial, inspirée depuis 2007 par un pouvoir réactionnaire et passéiste.

Jeunes communistes réunionnais (JCR)

Communiqué



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