Monsieur le Premier Ministre,
A l’occasion de votre visite à La Réunion les 11 et 12 juin prochains je me permets cette lettre ouverte afin d’attirer l’attention sur des réalités ou sujets dont parleront peu les discours officiels que vous entendrez, soit parce qu’ils dérangent pour diverses raisons tenant notamment au bilan des politiques publiques mises en oeuvre, soit parce qu’ils obligeraient chacun à s’interroger sur un statu quo qui est devenu un dogme particulièrement partagé dans le monde politique local.
Ce que vous entendrez pendant ces deux jours à La Réunion
Chaque visite officielle au plus haut niveau est ponctuée par le même discours unanime de nos représentants politiques et institutionnels qu’on peut résumer ainsi :
« Nous avons à La Réunion une économie dynamique malheureusement handicapée par le problème démographique et son corollaire social, qu’on doit gérer avec des moyens d’autant plus insuffisants que l’Etat baisse nos dotations…Nos atouts sont importants : une position stratégique y compris sur le plan économique, un relais pour la France dans l’océan indien et vers l’Asie, un secteur touristique appelé à devenir concurrentiel, un potentiel de développement des énergies renouvelables considérable…, et nous avons des projets de développement prometteurs.
Les conditions sont réunies aujourd’hui pour un décollage économique. Il suffit pour cela que l’Etat nous accompagne, en continuant à financer de grands chantiers, en maintenant les outils dont nos entreprises ont besoin, en particulier le régime de défiscalisation, en mettant en place des quotas d’emplois aidés tenant compte de notre situation particulière… ».
Une réalité sensiblement différente
La réalité est que nous entendons la même chose depuis trente ans.
Nous en sommes malheureusement toujours au même point par rapport à un taux de chômage qui oscille de manière durable entre 25 et 30 %, avec une jeunesse à 60 % désoeuvrée ! 42 % de la population vivent sous le seuil de la pauvreté. Affirmer que nous avons une économie structurellement déséquilibrée comme pour justifier cette situation ne suffit plus. Nous n’avons pas de politique de développement économique à la hauteur des enjeux. La part relative de notre secteur productif n’a pratiquement pas bougé en trois décennies, le tertiaire non marchand garde un poids déterminant dans le secteur des services, notre secteur touristique piétine malgré ses atouts.
La situation est aussi préoccupante en matière d’éducation et de formation. 35 % des 20-39 ans ont en 2010 un niveau inférieur au CAP-BEP, soit deux fois plus qu’en métropole (17%). On estime à 116 000 le nombre de Réunionnais en situation d’illettrisme en 2011, soit 23 % des personnes âgées de 16 à 65 ans (7% en métropole).
Force est de constater que les milliards d’aides nationales et européennes affectées depuis trente ans à notre développement régional n’ont pas eu l’efficacité attendu. Notre Indice de Développement Humain (IDH), selon le Programme des Nations Unies pour le Développement, montre un retard de plus de vingt ans sur la métropole !
Un modèle de développement à revoir
Une économie qui reste basée uniquement sur les transferts (1), la consommation(2) et les grands chantiers ne peut nous permettre de sortir de la situation actuelle.
Nous devons faire du territoire un espace de création d’activités et d’emplois et attirer activement des investisseurs extérieurs. Cela suppose notamment d’aller plus loin en matière de dérogations fiscales et douanières afin d’être plus compétitifs. Affirmer que ce n’est pas possible en raison de la règlementation européenne– l’Europe deviendrait ainsi paradoxalement un obstacle à notre développement - ne tient pas, comme le rappelle le rapport de la Mission commune d’information outre-mer du Sénat,« Les DOM, défi pour la République, chance pour la France », de juillet 2009. La prise en compte des spécificités locales est d’une manière générale une voie insuffisamment utilisée dans tous les domaines du développement du territoire.
Il me paraît souhaitable par ailleurs que soit rappelées une fois pour toutes les responsabilités respectives de l’Etat et des collectivités territoriales en matière de développement économique et d’emploi. Répéter en permanence « l’emploi c’est l’Etat » c’est renvoyer toute la responsabilité à ce niveau. Il s’agit là d’une ambiguïté entretenue à dessein.
La question de l’emploi local
Elle a donné lieu à une mission parlementaire confiée au député Patrick Lebreton.
Permettez-moi de souligner en préalable l’important travail réalisé par M. Lebreton et son engagement réel sur ce dossier. Il y a toutefois le sentiment qu’en dehors de l’évolution légitime des règles de mutation des policiers, il n’y a pas de suite au rapport du député.
Je n’ignore pas les aspects juridiques. On ne peut cependant, dans le contexte social que connaissent La Réunion et les collectivités d’outre-mer en général, par ailleurs handicapées par leur éloignement sur le plan de la mobilité du travail, ne pas prendre en considération ces paramètres dans la gestion de l’emploi local. Qu’on le veuille ou non la question d’une certaine priorité locale en matière de recrutement se pose ici en permanence. Elle crée des frustrations parce qu’il y a le constat, dans le public comme dans le privé, d’un recrutement « métropolitain » important, interprété comme une préférence métropolitaine qui vient à rebours des impératifs sociaux locaux.
S’agissant du secteur privé, sans instaurer des contraintes bureaucratiques de recrutement il convient de donner à Pôle Emploi tout son rôle dans la lutte contre le chômage local et d’y associer les chefs d’entreprises. La signature d’une charte avec le patronat local a été évoquée par Monsieur le Président de la République lors de sa visite en novembre 2014 et elle doit être sérieusement et rapidement étudiée. Que l’on considère le secteur public ou privé, il n’est pas question enfin de fermer La Réunion à tout recrutement extérieur.
(1)Autour de 6 milliards nets de transferts annuels de l’Etat et des organismes sociaux
(2)Le taux de couverture des importations par les exportations est de 6,5 %
Une autre gouvernance
Vos hôtes vous diront, Monsieur le Premier Ministre, qu’il n’y a pas de problème de gouvernance à La Réunion, que la question institutionnelle ne se pose pas, il n’y a que des problèmes de moyens (que l’Etat doit fournir bien sûr, au titre de la solidarité nationale). Il est intéressant de noter que nous avons failli oublier l’intangible droit commun et revendiquer la spécificité institutionnelle afin de préserver notre régime de double assemblées, lorsqu’il a été question au niveau national de suppression du département …
Je prétends qu’il y a un problème de gouvernance à La Réunion au moins sur deux plans.
D’abord un refus de principe de toute réflexion sur un système qui a montré son incapacité à nous sortir d’une situation qui dure et qui mènera inévitablement à une crise sociale grave. Toute interrogation sur notre gouvernance actuelle et notre organisation institutionnelle est considérée, par un personnel politique qui a su imposer ses vues au reste des élus, comme une menace pour notre ancrage dans la nation. On joue sur les peurs. Cela peut ressembler aussi à une volonté de préserver un statu quo confortable : nous ne sortons pas du niveau de la gestion et restons dans une sorte de pilotage automatique, en finissant par oublier que nous sommes au milieu de turbulences qui ne cessent de monter. Sur ce dernier point L’Etat et les collectivités territoriales partagent les responsabilités.
Un deuxième problème est celui de notre organisation en région monodépartementale à double assemblée. J’insisterai sur trois points : malgré les affirmations proclamées de coordination entre les deux assemblées, la réalité, tout le monde le sait, est différente, pour des raisons à la fois de rivalités politiques et de fonctionnement de deux entités jalouses de leur autonomie. La situation de La Réunion exige ensuite la définition et le pilotage d’un projet global et cohérent de développement que la séparation actuelle ne rend pas possible. Enfin la dispersion des responsabilités pose un réel problème de lisibilité et de difficulté de partenariat avec l’extérieur.
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Voici quelques réflexions dont je tenais à vous faire publiquement part, Monsieur le Premier Ministre. Beaucoup d’entre elles relèvent de compétences décentralisées. L’Etat pour autant ne peut être totalement extérieur aux choix qui sont faits ici, soit qu’ils sollicitent le budget national, soit qu’ils s’inscrivent dans des politiques nationales – est-il normal qu’une communauté de communes supprime pour des raisons purement politiques une opération de TCSP, alors que la région s’est engagée à promouvoir ce mode de transport dans le cadre du protocole de Matignon financé par l’Etat ? -, soit que les conséquences sociales de ces choix nous concerneront tous demain dans le contexte d’une population et d’une jeunesse aujourd’hui plus qu’inquiètes pour leur avenir ou en désespérance.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de ma respectueuse considération.
Conseiller municipal de Saint-André
Président de l’union Démocratique pour Saint-André.












