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​Cultiver le chemin de la mémoire


Culture - Kiltir
Jeudi 27 Novembre 2014

Depuis près de 30 ans, à la fin du mois de novembre, Portoises et Portois avaient coutume de participer à la "Fèt la Vil", associant la mémoire de leur ville à diverses manifestations sportives, culturelles et à la joie des vibrations de la musique et des lumières d'un feu d'artifice. Cette année, la fête ne sera pas au rendez-vous.


Sans chercher à être exhaustif, je veux faire un rappel pour que l'histoire ne soit pas complètement effacée.
Le port de commerce de la Pointe des Galets, conçu par les ingénieurs Eugène Pallu de la Barrière et Alexandre Lavalley, et creusé par les "pionniers du désert", est inauguré le 18 février 1886. 9 ans plus tard, le 22 avril 1895, Le Port est érigé en commune de plein exercice. En 1986, la municipalité, dirigée alors par Paul Vergès, entouré entre autres de Raymond Lauret, d'Alain Séraphine, de Serge Bourhis… inaugure la Décennie du centenaire, occasion de festivités mémorielles autour de dates majeures : 1986, le port de la Pointe des galets a 100 ans ; 1995, la commune Le Port a 100 ans. La date du 28 novembre 1942 devient alors le pivot des fêtes de la ville, rendez-vous très prisé par la population portoise.

Pourquoi cette date ? C'est ni plus ni moins le jour de la libération de La Réunion du régime de Vichy instauré suite à la capitulation du Maréchal Pétain face à l'Allemagne hitlérienne en juin 1940. Ce jour-là, le contre-torpilleur des Forces françaises libres, Le Léopard, parti d'Ecosse, commandé par Jules Evenou, arrive devant Saint-Denis. Le gouverneur pétainiste, Pierre Aubert, quitte la capitale pour se  réfugier à Hell-Bourg. Il sera remplacé dès le 1er décembre par André Capagorry, sur décret signé du Général de Gaulle depuis Londres. 

Puis le Léopard se dirige vers la Pointe des Galets, lieu stratégique comme toute place portuaire. Le port est défendu par une batterie de canons, sous le commandement du Lieutenant Emile Hugot, aux ordres du gouverneur Aubert. La neutralisation de cette batterie par le Léopard entraîne deux morts : Maria Rouzoumbo (21 ans), Diamouni Biknie épouse Rebela (32 ans). 

Par ailleurs, Léon de Lépervanche qui avait constitué un comité de salut public, destitue le maire en place,  Léon Coaquette, qui sera emprisonné dans une cellule de la police municipale. En ce jour du 28 novembre, Léon de Lépervanche, à la tête de ses hommes, s'oppose également par les armes à Emile Hugot qui cherchait à quitter Le Port. Le cheminot Maurice Odon (33 ans) est alors victime d'une balle perdue,  troisième victime civile donc de cette journée. 

Ainsi, cette date marque l'entrée de La Réunion, alors colonie française, dans le combat contre le nazisme. Mondiale, cette Seconde Guerre a de fait impliqué de très nombreuses nations, ainsi que leurs colonies, les sacrifices de ces dernières n'ayant pas toujours été reconnus par la suite. Après cet épisode, des Réunionnais ont poursuivi la lutte en s'engageant dans les Forces Françaises Libres, par exemple, Paul et Jacques Vergès, Bruny Payet et d'autres encore. 

C'est dire l'importance de ce 28 novembre 1942. C'est dire également l'importance de la transmission de la mémoire. C'est pourquoi un Collectif de la mémoire portoise s'est constitué. Et, à son initiative, dimanche dernier, une cérémonie s'est tenue au cimetière marin du Port, en présence de membres de la famille de victimes du bombardement. 

Eugène Rousse, toujours passionné par la restitution des événements, a rappelé les faits. Paul Vergès a donné à ce rassemblement la tonalité du témoignage vivant et a invité à tirer les leçons de cette histoire pour le présent. Puis, après une minute de silence, une chorale mêlant hommes et femmes de tous âges a entonné, dans l'émotion, Le Chant des partisans (1943) et Le Chiffon rouge (1977). Enfin, des gerbes ont été déposées sur les tombes des trois victimes ainsi que sur celle de Léon de Lépervenche.

Espérons que ces dates et surtout leur sens restent inscrits dans la mémoire portoise et réunionnaise au-delà de la tentation de les faire oublier.

Jean-Yves Langenier


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