PRÉLIMINAIRES
Mais de quoi parlons-nous ? De ce que Romain Pasquier appelle « récit territorial alternatif à celui de l’Etat-nation républicain » ? Identité duale ? Identité nationale et identité régionale ? Régionalisme et rapport de force ? La réflexion que nous menons nous fera nous positionner là-dessus.
Pour l’heure, je voudrais interroger plus spécialement le sentiment d’appartenance en lui associant la notion d’écologie. En effet, étymologiquement « écologie » signifie « science de la maison, du milieu ». D’une certaine manière, afin que la « maison » réunionnaise ne disparaisse pas un jour, il faut l’identifier, à travers les éléments qui la constituent mais aussi à travers ses tensions, pour la reconnaître, pour construire et préserver les conditions nécessaires à son équilibre.
I. LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE LA MAISON RÉUNIONNAISE
1. La Terre réunionnaise et son environnement immédiat : l’Océanie
Dans un ouvrage à paraître prochainement, je pose une question : « Terre insulaire et refuge éphémère, lieu d’exils forcés, fruit de désirs impérialistes, espace nostalgique de la vraie Patrie, ou avatar contrefait, monstrueux de celle-ci, La Réunion peut-elle prétendre à un statut autre que celui d’opus incertum ? » Oeuvre incertaine certes mais aussi et surtout terre promesse car devenue terre d’enracinement où la créolité et le métissage se sont rejoués selon une partition originale, que j’évoquerai plus bas.
Terra nova créole, terre française de par son histoire, La Réunion est d’abord inscrite géographiquement dans l’ensemble indianocéanien. Cette inscription tropicale la place aux antipodes de la logique environnementale européenne et l’unit physiquement, écologiquement aux terres proches, insulaires, africaines et asiatiques.
2. La France et l’Europe
Quant à la France, ce territoire européen situé dans l’hémisphère nord, il est appelé « Métropole », avec une majuscule à la fois déférente et rassurante : c’est la Mère Patrie, généreuse, nourricière, et l’appeler « France » serait dénier leur part de « francité » à nombre de Réunionnais ! Une anecdote illustrera la relation frelatée qui unit les deux espaces : j’expédiai un jour de Paris un colis à destination de St-Denis et j’inscrivis -un peu malicieusement !- l’adresse en terminant par « La Réunion- France ». J’eus droit à des réflexions déplaisantes et fus obligée de rectifier pour contenter la guichetière pragmatique, non perturbée, pour laquelle France et île de La Réunion sont deux territoires géographiquement distincts ! Simple bon sens : La Réunion est territoire français -histoire de statut- mais n’est pas en France !
Rien d’étonnant donc, compte tenu du rapport étrange entretenu avec l’Hexagone, à ce que ce soit développé ici un syndrome « goyave de France » : cette appellation ironique est utilisée pour dénoncer la propension des Réunionnais à magnifier ce qui vient de là-bas, considéré comme plus beau, plus grand, etc. Et l’affaire ne date pas d’aujourd’hui ! « Le bon peut-il provenir de Bourbon ? » : telle est la question posée dans l’ouvrage de Prosper Eve, L’aventure du caféier à Bourbon/La Réunion des années 1710 à nos jours (CRESOI- OCEAN EDITIONS 2006). Au XVIIIe siècle, le pouvoir parisien et la Compagnie des Indes décrètent que le café primitif « n’est pas digne d’être commercialisé sur les marchés étrangers » (op. cité p. 62). S’instaure alors un clivage entre le produit dehors et le produit pays, clivage qu’il conviendrait de décliner encore tant il hante l’inconscient collectif réunionnais.
Si la France est un espace fantasmé, l’Europe, quant à elle, est pour l’heure réduite à sa fonction financière, concrétisée par les sommes engagées pour les grands projets. Les Réunionnais sont politiquement européens mais le ressenti ne colle pas encore à cette réalité. Comment se penser compatriote d’un Slovène ou d’un Slovaque quand nous avons de la peine à appréhender leur pays, tant géographiquement que culturellement ? Tout cela est jeune, les changements sont importants et un temps d’adaptation est nécessaire. Cela dit, l’accès à l’autre est à penser en fonction de la dimension intime, écologique, de chacun afin d’envisager un sentiment d’appartenance large allant jusqu’à l’universalité tout en étant respectueux des logiques locales.
3. Les hommes et les femmes
Celles et ceux que l’on appelle Réunionnaises, Réunionnais viennent d’Afrique et de Madagascar, d’Asie et d’Europe. Cette réunionnité s’appuie sur un brassage qui a donné un métissage original, tant biologique que culturel. Le concept de créolité peut se substituer à celui de réunionnité mais il faut le décliner à la réunionnaise tant il a fait peau neuve.
Ainsi seront créoles selon le dictionnaire Petits ou Gros Blancs, c’est-à-dire Blancs nés dans les îles, comme Joséphine de Beauharnais, Leconte de Lisle ou encore Raymond Barre. Mais un subtil repositionnement régionaliste, parfaitement écologique, me fait dire que cette acception est obsolète, les Blancs réunionnais, Petits ou Gros, s’étant enracinés en l’île eux-aussi.
Sont également créoles en cela qu’ils sont issus de différents groupes ethniques, souvent plus de deux, les Réunionnais « mêlés ». Notons que l’on utilise, en troisième acception, le terme « créole » pour identifier tout individu né à La Réunion de parents réunionnais, ou originaire de l’île sans y être né.
II. ETRE OU NE PAS ETRE CRÉOLE
1. Un accouchement difficile
Cette île, cette Terre, pourra-t-elle accoucher un jour, à son tour, d’une Créolité - ou d’une Réunionnité- que je qualifierai d’écologique? Là est la question. Ses enfants décideront-ils que la papaye ou la goyave sont aussi bonnes que les cerises et ne sont pas seulement nourriture à oiseaux ? Les « pokpok » (physalis) de leurs faims d’enfance 1sont vendus à prix d’or en Europe et, à La Réunion, il n’est pas rare de voir des Zoreils vendre bonbons-coco et autres produits locaux sur les marchés. Signe d’intégration pour les uns quand les autres s’éloignent de ce qui les fonde…
Alors les Réunionnais finiront-ils par vivre au grand jour, sans limites et sans réserve, une identité pour l’heure encore confinée, ravalée, destituée en dépit des efforts de leurs chantres ? Jusqu’à quand les mères taqueront-elles la bouche encréolée de leurs enfants dans un immense déni d’elles-mêmes ? Les parents ont été, sont encore, les complices involontaires de ces fraudes : ils ont transmis une idée particulière de la misère, assimilant un certain art de vivre créole à la pauvreté. Ils ont rejeté le bois-tôle pour du béton souvent hideux, inadapté ; ils ont substitué aux ravages2 locaux le pain-beurre, modèle importé revalorisant ; à leur descendance, ils ont interdit leur propre langue.
2. Une identité tambour doub koté ?
Pour l’heure, les Réunionnais se livrent le plus souvent à un difficile exercice relevant d’une sorte de résistance : ils vivent leur identité pleinement et font alors résonner la première face du tambour avec leurs pairs, à la maison de préférence. La deuxième face de l’instrument est celle utilisée dans l’agora (j’emprunte terme et concept à Paul Hoarau) : un peu de français makoté, une obéissance aux règles de la République française une et indivisible, des enfants remis au système dominant.
Peut-on alors parler d’identité double, voire schizophrénique ? J’y verrai plutôt, comme je le disais plus haut, une manière de résistance individuelle mais généralisée. Individuelle car non partagée, non transmise, non mise en cohérence, et pourtant généralisée car parcourant le tissu existentiel réunionnais.
3. Créolité écologique ?
Etre créole réunionnais devrait pourtant être une attitude simple, écologique, ouverte et respectueuse d’un environnement géographique, culturel, humain original et prometteur. La colonisation et ses avatars sont passés par là et un développement réunionnais naturel et sain a de la peine à se mettre en place.
Je prendrai à titre d’exemple la dualité créole/français : le dos tourné à la culture dominante implique un rejet larvé des valeurs de celle-ci, de sa langue notamment. Or, le français, comme le créole évidemment, fait dorénavant partie du fonds réunionnais et, à ce titre, il convient de l’envisager comme un atout.
Etre créole réunionnais doit aussi passer par la valorisation et la protection du potentiel naturel de l’île : pitons et remparts certes mais aussi cultures vivrières, biologiques de préférence. Protéger la terre, la considérer comme nourricière et non pas, dans une logique productiviste, comme source de rentabilité, ne pas la mutiler à coups d’engrais et pesticides ou l’étouffer sous bitume et constructions discordantes ; relocaliser autant que faire se peut la production agricole tant au plan physique que culturel, ce qui aurait pour effet de réconcilier les Réunionnais avec un eux-mêmes distordu par les logiques d’un modèle de société pernicieux. L’enjeu est capital.
EN GUISE DE CONCLUSION : POUR UNE CRÉOLITÉ HEUREUSE
Pastichant le titre d’un ouvrage de Pierre Rhabi, qui parle au nom de la Terre, Vers la sobriété heureuse, je proposerai de militer pour une Créolité heureuse. Préférer le toujours mieux, celui qui passe par une saine affirmation de soi et des valeurs écologiques qui y sont associées, au toujours plus du modèle consumériste. S’affirmer ici pour s’offrir à là-bas dans une démarche de responsabilité et de partage vis-à-vis du reste de la planète. Remonter enfin à la source de ce sacré originel qui unit un jour nos ancêtres déracinés à une île perdue au milieu d’un océan pour y faire naître un monde nouveau, pluriel, solidaire de fait de l’humanité tout entière.
août 2013
photographie : Hervé Douris