C’est en 1963 qu’a été organisé le premier transfert d’enfants, de la Réunion vers la France, en vue d’un placement.
En 1963, l’île de la Réunion est département de la République française depuis moins de 20 ans. Du moins en a-t-elle le statut. Car dans son organisation économique et sociale, avec ses infrastructures archaïques, dans le peu de perspectives de formation et d’insertion qu’elle offre à sa nombreuse jeunesse, dans sa détresse sanitaire, l’île a encore pratiquement tout d’une colonie.
En comparaison des départements de la France hexagonale, si on s’en tient à la question des équipements, la Réunion cumule des retards énormes. Leur comblement exige à l’évidence des mesures exceptionnelles, des investissements colossaux, et du temps. De fait, au début des années 1960, des décisions lourdes ont été prises pour sortir l’île de son sous-développement et pour améliorer les conditions de vie matérielle de la population réunionnaise. D’autres mesures ou d’autres pratiques ont revêtu un caractère plus contestable du point de vue de l’exercice de la démocratie, mais là n’est pas mon propos.
Toujours est-il que dans toutes les politiques visant à atténuer le dénuement qui règne dans ce lointain département de l’océan Indien, la question démographique est omniprésente, presqu’obsessionnelle. Une natalité très élevée, une mortalité qui diminue : la transition démographique réunionnaise a surtout été appréhendée sous l’angle des menaces et des risques. De l’usage de moyens de contraception très contestables à la planification d’une émigration massive, bien des moyens seront utilisés pour freiner l’augmentation de la population.
C’est ainsi que, pour soulager la misère des 250 000 Réunionnais, éviter une poussée démographique, et prévenir une explosion sociale tant annoncée et tellement redoutée, Michel Debré, député de la première circonscription de la Réunion, va convaincre le Gouvernement d’organiser un vaste transfert de populations vers les départements de la France du continent. Il n’est pas indifférent que ce député soit le plus jacobin des hommes politiques français de l’après-guerre. Tout l’engagement politique de Michel Debré a été guidé par son idéal de fusion de tous les territoires et de toutes les populations françaises, dans une seule Nation, une seule histoire, une seule culture, un même destin.
C’est dans ce contexte qu’est créé en 1963 le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer. Ce fameux BUMIDOM qui a représenté l’espoir pour des jeunes privés de perspectives, mais qui n’a pas toujours exaucé les rêves des jeunes des départements d’Outre-mer, de sorte qu’il en reste dans la mémoire collective un souvenir mitigé.
Mais pourquoi a-t-il fallu qu’on mêle à cette entreprise de migration, des enfants ? Comment a-t-on pu proposer comme mesure de protection à ces enfants pauvres, quelquefois maltraités, d’autres fois abandonnés, une expédition à des milliers de kilomètres de leur île ? Pourquoi leur a-t-on menti et promis une scolarisation, un métier, des vacances au pays, des retrouvailles en famille, des perspectives de retour ? Comment se sont-ils souvent retrouvés à répondre aux besoins de régions françaises en mal de main-d’œuvre ?
De 1963 au début des années 1980, on estime aujourd’hui à plus de 1600 le nombre d’enfants qui ont été concernés par cet exil forcé. Un nombre qui aurait pu être encore beaucoup plus important puisque les promoteurs de cette sinistre opération s’étaient fixé un objectif de 25% de la population totale !
Piégés par un système administratif aveugle, les enfants ont été placés dans des familles mais aussi dans des exploitations agricoles, dans des lieux d’accueil. Eparpillés dans soixante départements !
Chacun peut imaginer le choc brutal et total subi dès leur arrivée par celles et ceux qu’on a appelés plus tard « les Enfants de la Creuse ». Un autre climat - ils n’étaient pas équipés –, une autre langue – qu’ils n’avaient pas appris à parler – d’autres codes culturels. Ils ont connu la solitude, le racisme, la violence, les traitements indignes. Et puis, au bout du compte, la conviction, tous les jours plus forte, qu’ils ne reverront ni leurs proches, ni leur île. Qu’ils seront oubliés.
On peut s’étonner à cet égard du climat de résignation qui a toléré tant à la Réunion qu’en France continentale l’organisation de ce transfert d’enfants. Le contexte est celui des années 1960. Les grandes lois de protection de l’enfance ne sont pas encore votées, la Déclaration des droits de l’Enfant non plus.
Il reste qu’en dehors de quelques administrations ou associations ici où là, et à l’exception notable du Parti Communiste Réunionnais et de son journal Témoignages, bien peu de voix se sont élevées à l’époque pour protester ou même pour interroger le bien-fondé de cette politique de déracinement.
Mes chers collègues, la Nation a manqué aux enfants de la Creuse. Doublement. Il y a d’abord les faits : l’arrachement à la famille et au pays, le départ, les conditions du voyage, les mensonges, les souffrances. Il y a ces manques qui ne seront pas comblés, ces questions qui resteront sans réponses, ce déchirement, ce vide que toutes et tous associent à leur histoire personnelle même quand ils ont eu la chance d’avoir été aimés par une seconde famille, même quand devenus adultes, la vie leur aura plutôt souri.
Et puis il y a ce combat difficile qu’ils ont entrepris de mener depuis plusieurs années, devant les tribunaux, dans les ministères, à la Cour de Justice européenne. Pour faire reconnaître leur histoire, pour l’extraire du silence, et pour obtenir réparation des préjudices qu’ils ont endurés.
Depuis les derniers placements d’enfants, le temps a fait son œuvre. Les enfants de la Creuse se sont mieux organisés pour faire entendre leur parole, leurs témoignages ont été publiés, la recherche a investi le sujet, les médias l’ont abondamment traité.
A la Réunion, si l’histoire des enfants de la Creuse a été un moment ignorée ou minorée, elle est désormais connue et appropriée. En 2013, c’est avec dignité que le cinquantenaire du premier transfert d’enfants a été commémoré. Pour ma part, j’avais personnellement tenu à ce que la ville de Saint Paul dont je suis la députée-maire accueille une des manifestations de cette commémoration, en l’occurrence la première diffusion du documentaire réalisé pour l’occasion.
Aujourd’hui c’est à la Nation toute entière que nous demandons de parachever et d’offrir toute la solennité requise à la reconnaissance de cette triste page de l’histoire contemporaine de la France et de la Réunion.
La Nation le doit à ces enfants devenus adultes qui attendent cette reconnaissance.
Elle le doit aussi à ceux qui n’ont pas survécu aux épreuves endurées.
Elle le doit enfin à leurs familles.
Tous méritent que la communauté nationale, dise officiellement que, quelles que soient ses motivations premières et secondaires, dans la politique de migration des enfants organisée de 1963 jusqu’au début des années 1980 entre la France et la Réunion, les droits fondamentaux de ces enfants-là, de ces petits Réunionnais, de ces petits Français n’ont pas été respectés.
La proposition de résolution entend obtenir que toutes les décisions nécessaires soient prises pour amplifier la connaissance de l’histoire des Enfants de la Creuse.
La résolution s’attache à l’accompagnement des démarches de celles et de ceux qui ont besoin de renouer avec cette part de leur identité qui leur a été enlevée : de renouer avec leur histoire intime, avec leurs familles, et avec leur île.
J’adhère pleinement à ces deux dimensions de l’acte de reconnaissance.
Ce qui a été pris aux enfants de la Creuse ne pourra jamais leur être totalement rendu. Tout ce qui peut aujourd’hui les aider à avancer dans leur quête d’eux-mêmes doit donc leur être donné, dès lors que c’est possible et autant que possible.
Que cela soit fait, sans tapage, sans arrière-pensée, en dehors du débat sans fin sur la culpabilité des uns ou des autres, en honorant simplement le pacte républicain qui traite avec une égale dignité tous ses enfants.